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Moutier: un nouveau bâtiment hospitalier, 50 ans d'histoire

En 1976, le nouveau bâtiment de l’hôpital de Moutier, incarnation de la modernité de son époque, était inauguré. Cinquante ans plus tard, les murs sont toujours là et ils ont vu passer des générations de soignants. En coulisses, il y a eu les innovations médicales, les bouleversements institutionnels mais surtout d’innombrables histoires et anecdotes, qui ont accompagné, dans l’ombre, des familles entières de Prévôtois. Des jeunes équipes d’assistants de la fin des années septante aux transformations vécues par l’ancien directeur Dominique Sartori, retour sur cinq décennies d’une histoire humaine, avant toute chose..

Le 30 octobre 1972, le Démocrate, ancêtre du Quotidien Jurassien, consacrait un article à la pose symbolique de la première pierre du futur centre hospitalier de Moutier. En 1976, le nouvel hôpital, ultramoderne pour son époque, ouvrait ses portes. Nous sommes cinquante ans plus tard, et le bâtiment est toujours là, comme un marqueur rassurant dans le paysage prévôtois, même si beaucoup de choses ont changé autour de lui. La médecine, bien sûr. Les technologies. Les métiers. L’organisation du travail. Et même l’institution, passée de l’Hôpital du Jura bernois au Réseau de l’Arc. Mais là au milieu, une chose est restée : un hôpital à taille humaine, qui accueille les habitants de la région.


Revenons aux premières années. Nous sommes en 1979 et un jeune médecin-assistant, découvre, dans une région qu’il ne connaît que de son service militaire, un hôpital dernier cri. Ce jeune médecin, c’est le Dr André Piguet. Près de cinquante ans plus tard, il est devenu l’un des médecins emblématiques de la Prévôté, avec ses collègues Frédéric Gerber et Laurent Schaller. « L’hôpital était neuf lorsque je suis arrivé, il était magnifique. C’était ce qui se faisait de mieux du point de vue architectural et un bel outil de travail ». Mais ce dont il se souvient surtout, c’est de l’ambiance, et de la maison du personnel, bien remplie. Beaucoup d’infirmières viennent de l’étranger et apportent avec elles une diversité qui marque le jeune assistant. « Dans mon service, nous avions des collègues haïtiennes, québécoises, françaises et même néo-zélandaise, cela donnait une belle ambiance à l’hôpital de Moutier ».


Un établissement dernier cri

La technologie aussi impressionne et le Dr André Piguet a gardé de nombreuses anecdotes de cette époque : « Il y a une chose qui m’amuse encore aujourd’hui : nous avions un système de tubes pneumatiques dans l’hôpital pour envoyer des messages d’un étage à l’autre grâce à un système d’aspiration. C’était un outil de travail de tous les jours ». Un autre point l’a marqué à son arrivée à Moutier : « Les unités de mesure qui étaient utilisées au laboratoire, pour le dosage du sucre en particulier, étaient plus moderne qu’ailleurs, parce nous étions adaptés aux récentes recommandations internationales. C’était ce qui se faisait de plus avancé à l’époque, le nouveau laboratoire était à la pointe ».


Quelques années plus tard, en 1984, un autre témoin de cette histoire pousse les portes de l’hôpital de Moutier. Dominique Sartori y restera jusqu’à sa retraite, en 2023, après avoir notamment occupé la fonction de directeur général de l’Hôpital du Jura bernois. A ses yeux, il reste « le modèle le mieux adapté pour proposer des soins de proximité, en réponse aux besoins croissants de la population ».  Au fil des années et des évolutions, sa mission fondamentale est restée la même : « L’Hôpital de Moutier fonctionne jour et nuit tout au long de l’année. Sans jamais aucun répit, il doit impérativement délivrer des prestations de qualité et assurer la sécurité des patients ». Pour lui, cette continuité repose avant tout sur les équipes. « Rien n’est envisageable, sans la mobilisation extraordinaire de toutes les équipes. Je crois que les professionnels de la santé, malgré des adaptations incessantes, n’ont jamais perdu de vue l’importance de leur rôle crucial dans l’accomplissement de la mission de l’hôpital. »


Des médecins-assistants en première et dernière ligne

Les professionnels de santé, justement, ont vu défiler les décennies avec des réalités bien différentes de celles d’aujourd’hui, comme la loi sur le travail par exemple : « Il n’y avait pas d’horaire, on pouvait faire des semaines à 100 heures de travail. Nous n’étions que trois assistants en médecine donc un jour sur trois de garde, c’était sans limite. Une autre époque, mais aussi une autre manière d’apprendre pour les jeunes médecins : « les médecins-chefs nous donnaient énormément de responsabilités en tant qu’assistants. Heureusement qu’on avait de bons livres et on s’entraidait. Nous étions en première et dernière ligne »


Pendant ce temps, le monde de la santé évolue à grand pas dans tous les domaines possibles et imaginables. L’imagerie se développe, les techniques opératoires évoluent, la chirurgie endoscopique apparaît, les équipes ambulancières se professionnalisent. Puis viennent le scanner, l’IRM et, plus tard, la robotique. Dominique Sartori se souvient de l’époque où l’informatique a fait son entrée dans les hôpitaux : « L’arrivée, au début des années 80, du premier ordinateur IBM annonçait la future transformation de l’organisation du travail administratif. »


En 1976, tout était neuf, à la suite du déménagement de l’hôpital dans ce nouveau bâtiment : « Mon patron, Dr Junod, qui était aussi lieutenant-colonel avait organisé le déménagement avec l’armée. C’est un bel exercice, comme il aimait à nous le raconter. » Et dans ce bâtiment flambant neuf, le Dr Piguet a même été testeur de matériel à son insu : « j’étais fumeur de pipe et à l’époque on osait fumer autrement que maintenant. J’ai donc allumé ma pipe dans mon bureau juste avant de partir, un soir. En arrivant dans le hall, j’ai vu des pompiers courir dans tous les sens ». Le lendemain il a compris pourquoi : « j’ai appris que les détecteurs de fumée avaient fonctionné à cause de ma pipe, et j’étais un peu gêné… Mon chef, le Dr Junod m’a dit : « très bon exercice ! » Il a pris cela de façon positive, mon lieutenant-colonel ». Une anecdote qui prête aujourd’hui encore à sourire, mais qui montre aussi la manière dont les nouvelles technologies entraient peu à peu dans le quotidien de l’hôpital.


Ce qui reste, 50 ans plus tard

Cinquante ans après l’inauguration du bâtiment, dans un monde de la santé devenu exigeant, les murs du bâtiment prévôtois ont tenu bon, grâce à l’engagement et le professionnalisme de l’ensemble des équipes comme le souligne Dominique Sartori qui a vécu cette vie hospitalière de l’intérieur : « Proche du personnel et des patients, j’ai été témoin et parfois acteur, de drames humains, de bonheurs extrêmes, d’émotions à profusion. Des expériences marquantes qui ont forgé mon attention à l’autre ». 


Chaque décennie a apporté son lot de nouveautés ou de changements, comme la fermeture de la maternité par exemple. Mais sans dénaturer l’attachement de ceux qui y ont travaillé : « Il y a toujours des périodes, où la confiance est variable. Des moments ou l’hôpital est bien vu et d’autres ou il est mal vu, en fonction de la réputation. Mais j’en ai toujours été proche, car j’y étais attaché », conclut le Dr Piguet.


Les technologies qui faisaient de l’hôpital de Moutier un établissement ultramoderne en 1976 ont pour la plupart disparu. Mais un hôpital ne se résume finalement ni à son bâtiment, ni à ses machines. Depuis cinquante ans, des milliers de personnes y ont travaillé, s’y sont formées, ou y ont été soignées Les murs, eux sont restés. Et avec eux, une mémoire faite de patients, de soignants, de nuits de garde, de déménagements, de naissances et de grandes évolutions. Autant d’histoires qui ne figurent dans aucun dossier médical.

 

Découvrir l'article du Démocrate de 1972